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mercredi 22 février 2012

Les pratiques occultes

« Les pratiques occultes sont mauvaises en soi ». Que pense l’Eglise catholique de la sorcellerie ?
Entretien avec le père Joseph-Marie Verlinde recueilli par Henrik Lindell (www.temoins.com).

 

1- La religiosité ésotérique, notamment à travers la sorcellerie, suscite un intérêt de plus en plus important. Qu’y a-t-il de si séduisant ?
L’ésotérisme donne accès à une « gnose », c’est-à-dire à un savoir prétendument salvifique, délivré au sein d’une tradition initiatique. Le contenu de ce savoir varie dans la présentation, mais le fond demeure inchangé : il s’agit de la révélation de la divinité naturelle de l’homme. L’initiation au cours de laquelle cette connaissance théorique est transmise, consiste dans le « transfert d’une influence spirituelle » (René Guénon), qui permet au néophyte de s’ouvrir aux niveaux subtils (occultes) du réel. Il est clair que sur l’horizon de la philosophie panthéiste à laquelle adhère l’ésotérisme, il ne saurait y avoir de « Sauveur » au sens chrétien du terme. La « chute » n’est pas une rupture d’Alliance entraînant la perte de la grâce divine, mais la descente de la monade (l’étincelle divine individuelle) dans la matière (« involution »). Le « salut » consiste dès lors dans le mouvement de retour de la monade vers la Source – c’est-à-dire vers la pure Énergie divine indifférenciée – d’où elle est émanée (« évolution »). Dans un univers de part en part divin, il ne saurait y avoir de mal ; la distinction entre le bien et le mal est dès lors purement subjective et fonction du degré d’évolution de la monade.
Nous pressentons ce qu’une telle proposition peut avoir de séduisant dans le contexte de l’individualisme et du relativisme ambiants. Chacun évolue selon sa propre trajectoire, assumant le « karma » qui est le sien au cours de l’incarnation présente, en attendant d’explorer d’autres possibilités dans une incarnation future.

2- Pourquoi l’Église catholique n’arrive-t-elle pas à mieux prévenir contre des croyances manifestement malsaines ?
Je crois que nous avons tendance dans l’Église actuelle, à minimiser l’influence de la pensée néo-gnostique et des pratiques occultes. Au niveau des Églises locales, la mise en garde contre l’influence des nouveaux mouvements religieux – en particulier se réclamant de l’ésotéro-occultisme – est souvent accueillie avec scepticisme, comme s’il s’agissait d’un phénomène marginal qui ne mérite pas qu’on s’y intéresse. Qui s’étonnera dès lors qu’un nombre important de chrétiens – même parmi les pratiquants – croit pouvoir concilier une vie de foi avec des pratiques relevant de l’occultisme ? Certes il s’agit rarement de « sorcellerie » à proprement parler ; mais dans leur exploration des thérapies alternatives, bien des chrétiens intègrent sans le moindre discernement, des techniques s’appuyant sur la manipulation des énergies occultes – je pense par exemple au reiki (1), largement diffusé parmi les croyants. (1. Reiki est une médecine non conventionnelle japonaise basée sur des soins énergétiques par imposition des mains, ndlr)

3- Un chrétien peut-il se livrer à des pratiques de sorcellerie ?
Il n’est sans doute pas superflu de préciser ce que nous entendons par ce terme. La magie est l’utilisation des forces occultes en vue d’influer sur la nature, les événements, les personnes. Si l’action tend à une fin « bonne » – la guérison d’une maladie, le rétablissement d’une relation d’amour, la résolution de problèmes économiques, le succès d’une entreprise, etc. – on parle de « magie blanche » ; si la finalité est mauvaise, c’est-à-dire si les buts sont maléfiques – procurer des maladies, le malheur ou la mort – on parle de « magie noire » ou de sorcellerie.
Il est clair que d’aucune manière le chrétien ne peut justifier le recours à – ou la pratique de – la sorcellerie, puisqu’elle est mauvaise quant aux fins qu’elle poursuit et aux moyens qu’elle utilise. La sorcellerie sous quelque forme qu’elle se manifeste, fait partie des œuvres qui écartent du Royaume de Dieu (Ga 5, 20), si bien que l’Apocalypse exclut de la Jérusalem céleste les « menteurs » et les « sorciers » en tout genre (Ap 9, 21 ; 18, 23 ; 21, 8 ; 22, 15).
Si les chrétiens sont en général d’accord pour condamner la sorcellerie, bon nombre d’entre eux défendent cependant la légitimité du recours à la magie blanche, en raison de sa finalité « bonne ». Il ne faudrait cependant pas oublier que « la fin ne justifie pas les moyens ». Or le discernement des Écritures sur ce point est très clair : les pratiques occultes sont mauvaises en soi, et leur recours n’est dès lors jamais licite. C’est pourquoi le Catéchisme de l’Église catholique ne distingue pas entre magie blanche et noire (sorcellerie), les condamnant indifféremment toutes les deux – tout en soulignant que l’intention mauvaise ou le recours aux forces démoniaques aggravent la malice de la sorcellerie (CEC, 2117).
5- La sorcellerie telle qu’elle est pratiquée par ceux qui se réfèrent à des croyances païennes est-elle donc l’œuvre de ce que l’Église appelle « le diable » ?
(…) Tous les magiciens reconnaissent qu’ils tiennent leurs pouvoirs des entités gouvernant les énergies occultes qu’ils utilisent dans leurs actions magiques. La cosmologie ésotérique est particulièrement complexe ; précisons seulement que le spectre des énergies occultes peut se différencier en sept « couleurs » ou sept niveaux, le dernier étant notre monde matériel. Le magicien tente d’influencer le cours des événements dans notre monde en agissant sur le cinquième plan, nommé le plan astral. Il va donc invoquer des entités astrales pour obtenir leur collaboration dans l’utilisation de cette énergie particulière à des fins pratiques. La condamnation sévère de toute forme de magie par les Écritures laisse sous-entendre que ces mystérieuses entités gouvernant les plans occultes pourraient bien être des démons. Saint Augustin l’affirme explicitement, et ce discernement sera confirmé par le Magistère tout au long de l’histoire de l’Église. (…)

6- Que répondez-vous à ceux qui estiment que beaucoup de chrétiens pratiquants, catholiques en particulier, succombent à la superstition et à la pensée magique lors de certains rites ?
Dans la Somme Théologique, Saint Thomas définit les formes perverties de pratiques cultuelles que nous appelons « superstition », comme de la « religion pratiquée avec excès ». Le terme « excès » n’est pas à prendre ici au sens quantitatif : il signifie que la dévotion n’est pas rendue à qui de droit, c’est-à-dire à Dieu seul ; ou qu’elle est pratiquée d’une manière indue. Rendre un culte à une créature est un acte d’idolâtrie qui appartient à la première « espèce » de superstition. Vouloir soustraire à Dieu « de force » des informations par divination fût-ce dans un contexte « chrétien » est un acte de superstition de la seconde espèce – comme par exemple : ouvrir la Bible à tout bout de champ pour « obliger » Dieu à répondre à nos demandes.
La superstition peut même s’insinuer jusqu’au cœur de pratiques cultuelles autorisées : la Tradition dénonce sous le terme d’« art notoire » les exercices de piété – en soi respectables – qui doivent être accomplies selon une procédure codifiée, dans le but de produire « immanquablement » l’effet escompté. Il est clair que ce genre de pratique, dont l’intention n’est plus la glorification de Dieu mais l’obtention « certaine » d’un résultat, n’est rien d’autre qu’une pratique magique condamnable, qui prétend manipuler le divin et le contraindre à répondre à nos exigences.
En ce qui concerne le port des médailles, la dévotion portée aux reliques et bien d’autres pratiques de la religiosité populaire, saint Thomas nous ramène toujours avec beaucoup de bon sens à la vérification de la finalité, qui ne peut être que la gloire de Dieu et notre conversion. Je le cite : « Si le port des reliques est un témoignage de confiance en Dieu et en la protection des saints de qui elles proviennent, cela n’a rien de défendu. Mais si l’on attribuait de l’importance à quelque vain détail, par exemple la forme triangulaire du reliquaire, ou autre futilité sans rapport avec l’honneur de Dieu, il y aurait superstition et péché ».
7- L’ésotérisme peut-il aussi apporter aux chrétiens des choses utiles ?
Tout n’est probablement pas faux dans les doctrines ésotériques ; mais comment faire le tri dans cette masse d’informations touchant tous les domaines, de la cosmogonie à l’anthropologie en passant par la théorie de l’évolution ? D’autant plus que si les écoles ésotériques convergent sur un certain nombre de points, les divergences ne sont pas moins notables. Peut-être une étude comparée des différents courants de pensée néo-gnostiques permettrait-elle de dégager une vision commune, en particulier en ce qui concerne les fameux « niveau » et « corps subtils » – invoqués comme cause explicative du fonctionnement de la magie, mais aussi des phénomènes comme les NDE (Near Death Experiences). L’intérêt demeurerait cependant très limité car ces hypothèses demeurent scientifiquement invérifiables, ne jouissant même pas de l’objectivité faible (reproductibilité des résultats indépendamment des expérimentateurs).
Enfin et surtout, si la Révélation ne souffle mot de ces mondes parallèles, n’est-ce pas parce que leur fascination risque de détourner le croyant de la recherche du Royaume des cieux ? Nous ne sommes pas appelés à devenir les magiciens de ce monde, manipulant des forces occultes avec la complicité des esprits ténébreux, mais les prêtres du monde à venir, accueillant la grâce divine pour nous mettre au service du « Christ, en qui Dieu a voulu que toute chose trouve son accomplissement total » (Col 1, 19).
Recueilli par Henrik Lindell

1) -Thomas d’Aquin, « Religio supra modum servata », Somme Théologique, IIa IIae, 9.92-96.
2) – Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIa IIae, q.96, a.4, ad. 3.

Source : http://www.final-age.net/

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